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L’Atelier Emmanuel Barrois rassemble une équipe pluridisciplinaire d’artisans, de techniciens, de designers, et mène une activité de création, d’étude et de réalisation d’éléments verriers exigeants s’inscrivant dans les champs de l’architecture, du design et des arts.

Prospective, tournée vers l’innovation technique et conceptuelle, notre démarche est délibérément contextuelle. Que le concept travaillé prenne la forme d’un objet ou d’un ensemble monumental, il s’agit toujours de s’inscrire dans une logique de projet. Pour cela, en collaboration avec de nombreux partenaires, nous empruntons autant aux techniques de l’artisanat du verre, qu’aux technologies industrielles les plus récentes. Et toujours, il s’agit de servir le projet en lui apportant la meilleure qualité plastique, en créant du sens.

Interview d’Emmanuel Barrois
par Jean-François Pousse

Jean-François Pousse : Comment définir votre travail ?

Emmanuel Barrois : Je crée, pense, étudie, fabrique des éléments verriers dans les domaines des arts, de l’architecture, du design. Je suis verrier.

Ce n’est pas un travail dans le sens labeur du terme, mais presque un mode de vie. J’ai décidé de faire ce métier il y a vingt ans et personne ne m’y obligeait. Aujourd’hui, je suis toujours verrier et bien autre chose. Les uns me croient designer, artisan d’art, d’autres technicien, ingénieur, artiste, architecte, etc. C’est bon signe. Je navigue dans toutes ces eaux sans en revendiquer aucune, ou alors toutes à la fois. Les corporatismes sont parfois sclérosants, seule la création et le niveau d’exigence devraient avoir droit de cité.

JFP : Le verre est-il si particulier ?

EB : J’écrivais un jour qu’il est lourd et léger, simple et incompréhensible, né du feu mais froid, liquide puis rigide, doux et blessant, prévisible dans son inconstance, évident et insondable, immuable et toujours inattendu, cassant et solide, physique et immatériel, tout et son contraire… Dans le verre communiquent le matériel et l’immatériel. Ce matériau a plusieurs vies, plusieurs identités. Je le perçois comme une interface, une lisière mais aussi une charnière avec devant des frontières ouvertes.

JFP : Avec le recul, comment analysez-vous ce choix du verre ?

EB : Ma rencontre avec le verre est un hasard. Le fait que notre relation perdure est sans doute lié au fait que ce matériau me laisse libre. J’ai beaucoup de mal à me sentir enfermé dans quoi que ce soit. Je suis agronome de formation, je suis passé par l’aide humanitaire au Mali, en Afghanistan pendant la guerre. J’ai été photographe. C’est grâce à un reportage sur le patrimoine pour la revue Globe que j’ai rencontré un verrier. Difficile de dire exactement pourquoi j’ai choisi de le devenir. Sans doute la fascination pour la lumière, la couleur, le corps à corps solitaire avec le matériau.

Même si c’est le contraire aujourd’hui, au commencement, j’ai beaucoup travaillé seul : le début d’un voyage au centre de la matière. Je suis donc absolument autodidacte, dans le sens où j’ai appris seul et libre j’espère. Je me suis créé un environnement et une activité sur et à ma mesure.

JFP : Mais au départ vous travaillez seulement sur le vitrail ? Comment évoluez-vous ?

EB : Oui, je commence par le vitrail. J’en ai fait beaucoup même si c’est aujourd’hui marginal pour mon atelier. Mon activité à muter car je voulais plus qu’un metier de technicien du patrimoine. En fait, je voulais travailler comme les verriers du XIIIe siècles. Ces gens ont inventé de nouvelles techniques, créé l’art contemporain de leur époque, participé à l’invention de l’architecture de leur temps, ils en ont été les co-auteurs. Je me suis posé la question de savoir qui faisait cela aujourd’hui. En avait-on besoin ? J’ai pressenti quelque chose. Une place à prendre, à réinventer ? J’avais les questions, j’ai cherché des réponses. À l’époque, mon ami Jean-Philippe Poirée-Ville, l’inventeur d’étranges sculptures végétales me conseille d’aller voir l’architecte Claude Parent. Je connaissais son oeuvre, Sainte-Bernadette à Nevers, la “Fonction oblique” et ce qu’elle implique de remise en cause des idées reçues. Je lui raconte mes questionnements, vers quoi je veux aller. Rencontre déterminante, il adhère à mon discours, m’encourage et me met en contact avec d’autres architectes : Paul Andreu, Jean Nouvel, Claude Vasconi. Et surtout, il m’incite et me pousse à me mettre et remettre perpétuellement en question, à ériger en règle le principe d’inconfort. J’ai réellement commencé là. Aujourd’hui, je récolte le grain semé il y a 15 ans.

JFP : Comment s’enclanche vos démarches, un nouveau travail, une collaboration ?

EB : Je vais vers ce qui m’intéresse. Un même mouvement anime sans doute mes interlocuteurs. Pour les projets, il n’y a pas de règles, soit je les travaille en amont, parfois dès les concours d’architecture, soit en cours de développement d’un projet existant, soit j’ai carte blanche pour imaginer, créer quelque chose.
Je fais des projets, pas des produits. La prise en compte et le traitement du cahier des charges est prépondérant dans ma démarche. Je trouve ma liberté et sans doute une part de force dans la maîtrise des contraintes. Ce qui est imaginé, créé, realisé dans mes ateliers ou en collaboration avec divers partenaires est spécifique, adapté à un contexte, un budget, une fonctionnalité, un lieu, une lumière, etc. Au-delà des affinités, du va et vient des idées, des mises au point, le combat ne me rebute pas si les interlocuteurs veulent aboutir.
Par ailleurs, le temps passe et il n’est pas possible de tout faire, il faut choisir. Mais je constate qu’il y a beaucoup d’idées, de concepts, de techniques, de projets intéressants à developper. Ce que j’apporte au projet ? Ce n’est pas à moi d’en juger. A chacun d’aller juger sur pièce.

JFP : Cette pratique aux confins de l’artisanat, de l’architecture, de l’art, du design, etc, ne porte t-elle pas le risque de se perdre ?

EB : Au contraire, mes projets s’enrichissent en franchissant les frontières des métiers. La « vigueur hybride », cette capacité à métisser, à brasser les idées, les sensibilités augmentent les performances, ouvrent des horizons. Pourquoi ne pas chercher, expérimenter, innover ? Se mettre en danger est salutaire. Cela évite l’engourdissement de la routine, et stimule, agit comme un aiguillon.

JFP : Comment voyez-vous le futur de votre pratique ?

EB : Le verre se livre peu. Il se cache derrière une esthétique presque trop forte et séduisante. Il faut maîtriser et dépasser cela pour que le matériau fasse et dise ce que le projet demande, ce dont il a besoin.
L’artiste Aurélie Nemours me faisait remarquer un jour : « En 30 000 ans, l’homme a gribouillé des hectares en peinture. Par comparaison le verre a été peu travaillé ». C’est vrai. À l’échelle de l’histoire de l’homme, de l’art, de l’architecture, c’est un matérieau neuf. A force de le manipuler, de l’observer, de le redécouvrir, ses vies imbriquées m’entrainent. Je perçois ses potentialités inexplorées et c’est immense. Dans l’invention de l’espace, de l’architecture, des arts, avec le verre, le champ des possibles est ouvert, grand large.